dimanche 30 septembre 2007

"La disparition" de Georges Perec

.
"Anton Voyl n'arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, s'appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l'ouvrit, il lut; mais il n'y saisissait qu'un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.
Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo; il mouilla un gant qu'il passa sur son front, sur son cou.
Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg. Un carillon, plus lourd qu'un glas, plus sourd qu'un tocsin, plus profond qu'un bourdon, non loin, sonna trois coups. Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait.
Sur l'abattant du vasistas, un animal au thorax indigo, à l'aiguillon safran, ni un cafard, ni un charançon, mais plutôt un artison, s'avançait, traînant un brin d'alfa. Il s'approcha, voulant l'aplatir d'un coup vif, mais l'animal prit son vol, disparaissant dans la nuit avant qu'il ait pu l'assaillir."

Broché: 319 pages
Editeur : Gallimard (16 mai 1989)
Collection : L'Imaginaire

55 commentaires:

toon a dit…

Je trouve sa vraiment dingue de pouvoir écrire tout un roman sans "e".Perec s'est donné une contrainte extrêmement dur à suivre surtout sur la longueur de tout un roman.

Nicholas a dit…

Toi c'est pareil, tu oublies les "e" de temps en temps

birdy63 a dit…

Moqueur mais pas trés gentil Nicholas!

Chantal sans e a dit…

Bien vu quand même Nicholas ! Mais on pardonne à Toon parce qu'il sait apprécier les jolis (si, si, jolis) choses ;-)

Teardrop a dit…

La vache. Je le lirais bien, du coup.

MissBloodie a dit…

C'est étrange comme ça m'a l'air intéressant de lire ce genre d'experiences littéraires quand je suis hors du collège... lol

lismir93 a dit…

Ouais!! Le gars il est vraiment fort!!! Des il y en a partout! C'est vraiment impressionnant qu'il ait été capable d'écrire un roman de 319 pages avec une histoire qui tient debout par dessus le marché!

denfer007 a dit…

Mais faut remarquer que dans Georges Perec il y a 4 e ^^ alors finalement il y en a des e dans son roman

bulle a dit…

Et ben! Il faut vraiment savoir manier l'écriture à la perfection et être doté d'énormément de vocabulaire pour arriver à faire ce qu'il fait! Ce livre m'intéresse...

Valentin a dit…

c super

pascal77 a dit…

TROIS GROS LOUPS
(Qu’y a-t-il d’original ou d’ ici ?)

Jack, Paul, moi, trois gros loups, nous chassions six moutons.
Un bon ami nous dit « trois chacun ? ça fait mal. »
Nous lui disons « non six ? tais-toi donc, animal,
Tu fais un faux calcul. Mais salut ! nous partons. »

Grignotons du canard, sur cinq ou six pontons ;
Jadis coulait un rû. Du fond tari, normal,
On voit un gros caillou. zut ! bouchon maximal ;
Tant pis ! l’on garnira nos sandwichs par trois thons.

Amis, lisons, bon sang ! mon manuscrit malin,
Assis sous un cactus, non loin d’un fort moulin ;
Nous boirons du vin frais, assis dans un hamac.

Mais, s’il faut avoir clos un truc fait par un fou,
Un machin qui pourra finir dans un grand sac,
Concluons : scribouillard, tu vas croupir au trou !

17 juillet 2010
(ce poème de votre serviteur ne comporte pas la lettre e)

p-y a dit…

Voici un texte écrit (en pensant bien sûr à la disparition) sans E ni A, sauf dans la dernière phrase, mais c'est pour mieux marquer le contraste...

"Froids, munis d’un culot hors du commun, nous imposons nos buts, posons nos conditions.
Nous proposons nos chorus, nos clips, nos bruits corrosifs, nos gongs, nos goûts, nos bonbons doux. Nous distillons nos poisons forts. Nous noyons vos nuits d’un whisky cornu. Nous tuons vos coqs. Nous moisissons vos os, donnons mort. Nous vous invitons loin, loin du divin.
Nous usurpons vos pouvoirs, inclinons vos vouloirs, ployons vos cous, y posons nos jougs.
Bonjour, bonsoir ! Ni vu ni connu !
Nous limitons vos jours conquis, y construisons nos murs, nos prisons. Nous conduisons vos convois, induisons vos choix corrompus. Nous noircissons vos bourgs, obscurcissons vos bouquins, colorions vos jours d’un noir confus, d’un gris brun.
Nous corrodons vos doigts, grippons vos gonds, bloquons vos huis. Nous durcissons vos poings, vos conflits convulsifs, nous fournissons vos colts. Nous minimisons vos torts, insistons sur vos droits. Nous injustifions vos lois, nous incriminons vos rois, impurifions vos fois. Nous brouillons, ridiculisons vos convictions, nous bouchons vos puits.
Nous produisons nos films, volons vos onctions. Nous tuons vos unions.

Un jour, trois mots : « Jésus », « repentance », « grâce » : nos pouvoirs sont finis…"
.

Co' a dit…

Bravo ! Voilà un fait qui parait clair ici : pour qu'un roman soit aussi bon (alors qu'il y a tant d'a prioris mauvais qu'on pourrait avoir par rapport à un roman si fou), l'humain qui l'a fait fut sans aucun doute fort malin ainsi qu'hardi !

Voilà. Là aussi, jamais la... - la quoi, au fait ? - n'apparaît ici.

Dugh a dit…

J'ai été bluffé par la prouesse littéraire, j'ai donc acheté "La Disparition". J'ai commencé à le lire, et ça m'a vite agacé. Ce livre est une suite d'énumérations de listes de chiffres (par ex: "cinq ou six"...), de mots étrangers, et de marques: par exemple, je regrette, mais mes basket je ne les appelle pas mes "Adidas" et ma montre ma "Jaz"...
De plus, le style est très lourd, avec des dizaines de virgules par phrase.
Du coup, grosse grosse déception.

C.TB a dit…

Dugh, tu es beaucoup trop sévère à mon avis.

Ecrire un roman avec une telle contrainte amène forcément des stratégies de contournements plus ou moins tirées par les cheveux.
Quand on ne peut pas utiliser chaussurE, baskEt, godassE, pompE etc, on se débrouille comme on peut!

heiddentiger2007 a dit…

Un beau défi, pour une franche réussite.
L'art est à la frontière de la fermeture (la contrainte des règles...), et de l'ouverture (par la transgression, la prise de liberté, dans l'inédit...). Encore un bon exemple de cela, merci Perec !

A C.TB : pour les chaussures il y avait quand même "mocassin", "chausson", "sabot" ou "godillot" ! Par contre pour la montre euh... même "Rolex" ça n'allait pas, et "carillon" n'aurait pas fait bon effet j'avoue ^^

A Denfer007 : Que nenni ! Avec les quatre oeufs tu fais une omelette (dans laquelle il reste trois "e", mais vu qu'on mange tout, au final...) il n'y a plus de "e" ;)

L'Or en Pingots a dit…

Il faut toujours partir du tout pour aboutir aux actions. Transcrivant nos objectifs globaux sans trahir la vision qui nous fit partir, allons dans la planification, avançons sans faiblir, sur un cours progressif, infini, non dubitatif, rassurant, franc, massif.

lizabek23 a dit…

je trouve ca impressionnant.d'autant plus que le "E" est la voyelle la plus utilisée. Alors Perec je te tire un coup de chapeau. Mais comme Denfer l'a si bien la 4eme de couverte porte son nom qui comporte ce "e". Un pseudo aurait été adapté.tout de même cela me pousse a lire ce livre.

Atome a dit…

C'est vraiment fabuleux de la part de Perec d'avoir pu faire ça ! Mais je trouve que l'histoire n'en vaut pas le coût ... Il faut dire que c'est juste un gros délire de Perec et que je ne compte pas ceci comme un "roman" mais plutôt un plaisir audacieux !

La petite Mordue d'Arts a dit…

yahou ! alors là, bravo à Perec !
un roman entier sans "e"... c'est, comment dire... inimaginable !
et pourtant il l'a fait !!
rien que moi en quelques phrases j'utilise énormément de "e"
enfin bon
hâte de le lire ^^
(27 "e" en tout ! ... 19 maintenant... 30
voilà ;D)

La petite Mordue d'Arts a dit…

pardon j'ai mis "19" à la fin de mon com précédent mais en fait c'est 29...
enfin bon ca ne fait rien
bonne lecture ;)

Mini Bulle a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Mini Bulle a dit…

techniquement il ne peut pas signer de son nom...

Mathieu a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Mathieu a dit…

C'st facil d n pas mttr d - dans tout un roman j vous fais ça quand vous voulz prsonllmnt, c Gorgs Prc n'a aucun talnt ;D

Francis PARLANT a dit…

C'est amusant les gens qui font l'effort d'aligner 15 lignes sans e, en disant fastoche, alors que Perec en a pondu 396 pages avec une histoire qui fait sens... Cela étant, les records étant faits pour être battus qui est le prochain à noircir 396 pages sans e ni a ?... :-)

Raymond Plantier a dit…

C'est un exploit, c'est vrai.
Mais dans le domaine de la littérature, je ne vois pas l’intérêt d'un tel ouvrage, à moins que l'intrigue ne soit vraiment prenante, sinon...

David.R a dit…

Moi je peux faire mieux: j'écris un texte de 632 pages sans aucune lettre de l'alphabet..
Extrait :
- . , ! ? ...
" , , , , "
( , .)
, , , .

Pas mal non?

Mat a dit…

Raymond, c'est potentiellement de la littérature !

MarkEt a dit…

@toon : tu parviens bien à écrire "ça" sans faire usage de la cédille....

GnR_Family a dit…

Doute ? Que vois je ? Un e ... dommage t'y etais presque ...

Juuuuujuou a dit…

Si l'entreprise de l'auteur est originale, je pense qu'elle ne merite pas vraiment d'eloges. Je le dis maintenant, je n'ai pas lu ce livre. Mais cet extrait est revelateur, du moins s'il rapporte fidelement le style du livre dans son entier. Ces quelques lignes ont pour moi clairement montre les contraintes de formes (au-dela de l'absence du e) qu'imposaient le choix d'exclure une des lettres de l'alphabet, et non la moindre. Quant au fond, ces phrases courtes semblant decrire une scene ou les mouvements sont mecaniques, donnent une impression d'assister a un montage photo. La lecture est segmentee. Et la critique je trouve sur ce point est d'autant plus vraie que d'autres auteurs ont reussi la ou Perec a echoue ("L'Etranger" de Camus; "No country for old men" de McCarthy). Voila mon opinion.

Marie-Aimee Attobla a dit…

OH MON DIEU C ETONNANT !

Marie-Aimee Attobla a dit…

oh mon dieu c etonnant a quel point un homme puisse faire sa il s'est vraiment embrouiller la tete celui la !

bamba inza a dit…

ouf!!!!!!Quel casse -tête vraiment , malgré les critiques deça et la ,GEORGE PEREC je te félicite...

bamba inza a dit…

ouf!!!!!!Quel casse -tête vraiment , malgré les critiques deça et la ,GEORGE PEREC je te félicite...

bamba inza a dit…

ouf!!!!!!Quel casse -tête vraiment , malgré les critiques deça et la ,GEORGE PEREC je te félicite...

bamba inza a dit…

ouf!!!!!!Quel casse -tête vraiment , malgré les critiques deça et la ,GEORGE PEREC je te félicite...

bamba inza a dit…

ouf!!!!!!Quel casse -tête vraiment , malgré les critiques deça et la ,GEORGE PEREC je te félicite...

Bobo Laffrite a dit…

Bonjour tout le monde, "Perec, tu es le meilleur!!"Même si le style est un peu lourd, parfois imbuvable, ton roman est une prouesse, un point, c'est tout!!Plus technique que littéraire, c'est sur, c'eest pas du Baudelaire, mais "Chapeau, l'artiste!!!"

Laurent Commun a dit…

Ça m'as donné l'envie d'écrire un roman ou il manque une lettre également, super défi mais bon comme le e a été fait au lieu d'une voyelle je vais m'essayer à un roman sans consonne...
Le z je pense qu'il s'agit de la lettre parfaite en plus c'est la dernière de l'alphabet, puis le second roman la première lettre le a ...
Mais je vais déjà écrire celui sans z ... lol.

leoban soban a dit…

Ben, la 1ère fois que j'ai entendu parler de ce livre, je disais que c'était quasiment impossible mais après avoir lu l'extrait, j'étais ému et je l'ai trouvé fabuleux. Ecrire un livre sans la lettre "e" c'est vraiment hors du commun. C'est super et je l'adore......!

leoban soban a dit…

Ben, la 1ère fois que j'ai entendu parler de ce livre, je disais que c'était quasiment impossible mais après avoir lu l'extrait, j'étais ému et je l'ai trouvé fabuleux. Ecrire un livre sans la lettre "e" c'est vraiment hors du commun. C'est super et je l'adore......!

Marie Le Foll a dit…

Il y a beucoup de tristesse au fond des livres de georges perec. Il a fait disparaître les "e" comme ils ont disparus "eux".

Marie Le Foll a dit…

Il y a beucoup de tristesse dans les livres de georges perec. Il a fait dispareitre les "e" comme il ont disparut "eux".

manu takfer a dit…

George Perec est balèze par contre si vous avez son livre entre les mains vous verrez qu'il y a au moins 4 "e"

FN P90 5,7mm a dit…

Nouvel objectif pour moi : acquérir au plus vite ce livre ! C'est fou comme nous vient la curiosité face à quelque chose qui sort de l'ordinaire... comme un bélier à quelques centimètres d'une porte, prêt à la frapper pour découvrir ce qu'elle cache.

L'homme à la cravate FragMenteur a dit…

Chantal sans e je tiens a te signaler que tu as oublié un "e" à "de JOLIS choses" et ça m'a beaucoup perturbé de voir cette faute très peu courante même chez les jeunes d'aujourd'hui qui au passage souhaitent faciliter la langue française ...
Pour en parler, c'est un sujet très important en ce moment car l'on en parle partout, médias, journaux, télévisions, l'internet, rumeurs etc.
Certaines personnes pensent que cela est une bonne chose, pour ma part ce n'est pas le cas car je trouve que la langue française est une langue très riche en vocabulaire avec beaucoup de connotations et ce sont nos valeurs.
Perdre ces valeurs pour quelques mots serait une erreur ...
Exemples de mots qui veulent être facilités :
- Ognons au lieu de oignons
- nénufars au lieu de nénuphars

Références : http://www.normandie-actu.fr/reforme-de-l-orthographe-ce-qui-va-changer-a-la-rentree-adieu-l-accent-circonflexe_179572/

Sinon j'ai 16 ans je suis en bac pro et j'ai KIFFé ce livre les mecs
Achetez, Vive le capitalisme et VIVE la France avec un grand F.

Thomas Kutzli a dit…

Nous lisons ce bouquin en Turquie, et moi la traduction en Englais. Ah les traducteurs!

Thomas Kutzli a dit…

"j'ai KIFFé ce livre les mecs"

LayLink a dit…

En cherchant "comment dire les alexandrins" un lien conduit à La Disparition sans donner le titre ni l'auteur mais on parle forcément du même:
"En commentaire dans « french morning » je signale dans le sujet L’Oulipo à New York je lis ce matin 26 mars :

LES OUVREURS DE LITTERATURE POTENTIELLE A NEW-YORK / QUID NOVI SUB SOLE :

« On sait qu’un romancier moderne a réussi le tour de force de composer certains de ses livres en se privant de voyelles ordinairement nécessaires à l’écriture du français. Mais de toujours la poésie a usé de procédés voisins non moins rigoureux.

« Le vers est une perversion (ou proprement un retournement) de la langue. La rigueur formelle, la recherche syntaxique, le plein emploi des ressources phoniques y sont créatrices de figures nouvelles.

« La rime (qui a tant suscité de querelles !) n’est pas seulement la dernière syllabe ; elle est permanente et interne. Nous trouvons chez les maîtres classiques (et chez d’autres) de véritables retournements intérieurs de sonorités, de syllabes, voire de mots entiers. Nous verrons par exemple le mot ‘guéri » entraîner le mot « rigueur », le mot « chagrin » entraîner le mot « ingrat », « gloire » entraîner « l’Orient » etc.

« Mais quoique l’Orient soit plein de sa mémoire, / Bérénice y verra des traces de ma gloire. » (Racine)

« Il ne s’agit pas d’un jeu d’habileté intellectuelle, mais d’une exploration linguistique sensible dans laquelle les mots, rendant compte les uns des autres, tentent d’entrer en résonance avec l’objet prétexte de leur composition. […]

« Voici l’exemple d’un alexandrin extrait d’Adonis :

(Aphrodite parle)

« Mais n’est-ce pas ce dieu qui lui tient lieu d’un guide ? »

« Il faut dire ce vers lentement et intensément en soi-même, puis à haute voix. Si l’on est sensible à cet effet de « retournement interne » qu’il produit, on en dégagera les moyens :

1) Le jeu des IE : dIEu, tIEnt, lIEu

2) Le jeu des IEU : dIEU, lIEU et le renversement du mot « DIEU » : UIDE (guide)

3) Le jeu des UI : qUI, lUI, gUIde.

« Quatre diphtongues – dieu, lui, tient, lieu – assouplissent le vers, composées avec « qui » « d’un » et « guide » qui le raidissent. Le fragment I, IEN, IEU, UN, I (lui tient lieu d’un guide) est un exemple d’articulation en miroir, le « I » aigu descendant au « IEN » moyen puis au « IEU » grave, pour revenir à lui par le même chemin.

« Les couleurs de ce vers sont pour moi : bleu-vert cendre : IEN, UN (le miroir d’eau) ; bleu à pointes de jaune : I, UI (le ciel) ; fauve : IEU (le couchant). Aphrodite en prononçant ce vers dit les couleurs qu’elle voit. Elle ne nomme pas ces couleurs. Ce sont les couleurs qui pénètrent et façonnent ses paroles. (*)

« Remarquons encore que ce vers est entièrement composé de monosyllabiques qui tous excluent la consonne « R » ;

« enfin, le gauchissement de l’expression courante « tenir lieu DE quelque chose » en « tenir lieu D’UNE chose » né de la nécessité d’harmonie phonétique.

Ce souci de l’effet physique de ce qui est écrit élargit la résonance intellectuelle, amplifie le spectre de la signification. Toujours conçu pour susciter le plaisir sensoriel de la diction, composition comme chorégraphique du mouvement des lèvres, de la langue, des vibrations du larynx, le vers est cette chambre de résonance où la pensée et l’expression cherchent l’accord extrême, le point idéal où entendre et comprendre ne seraient plus qu’un mot de même sens.

DESHAYES Jean-Paul a dit…

PERREC a réalisé un tour de force car en se privant du « e », il s’interdisait des mots-clés du discours tels que le négatif de « ne pas », la conjonction de coordination « et », d’où l’effet d’accumulation et de concision de ses phrases ponctuées par des virgules.
Comme exercice de style, il est intéressant de réécrire un passage en ayant recours à des mots avec « e ». L’effet est bien sûr différent, plus « conventionnel » comme on le voit dans A. )

A. Anton Voyl ne trouvait pas le sommeil. Il alluma. Sa montre marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir et s'assit dans son lit. S’appuyant sur son polochon, il prit un roman et se mit à lire mais, butant à tout instant sur des mots dont la signification lui échappait, il ne saisissait qu'un imbroglio confus.
Abandonnant son roman sur son lit, il alla à son lavabo et mouilla un gant qu'il passa sur son front, puis sur son cou.

Dans les deux autres paragraphes, le style de Perrec se suffit merveilleusement à lui-même ; rien ne saurait être modifié . Par la métrique, on est à la limite la prose poétique avec son rythme particulier. Ainsi, dans :
Un carillon, plus lourd qu'un glas, plus sourd qu'un tocsin, plus profond qu'un bourdon, non loin, sonna trois coups.
4-4-5-6-2-3
À comparer avec un effet plus flaubertien : « Plus lourd qu'un glas, plus sourd qu'un tocsin, plus profond qu'un bourdon, un carillon sonna trois coups dans le lointain. »

La phrase suivante « Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait. » est remarquable par son euphonie, avec la présence des explosives / occlusives « t », « p » et des sifflantes et chuintantes « s » et « ch »

L’adéquation du son et de l’image (clapotis plaintif) est parfaite.

On voit que le style de Perrec est extrêmement travaillé et qu’il ne s’agit pas seulement d’une prouesse lexicale.
Si l’on tente de supprimer les « e » dans ce passage de Madame Bovary où ils sont presque surabondants, la tâche paraît insurmontable :

Afin de ressaisir quelque chose d'elle, il alla chercher dans l'armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de Reims où il enfermait d'habitude ses lettres de femmes, et il s'en échappa une odeur de poussière humide et de roses flétries. D'abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pâles. C'était un mouchoir à elle, une fois qu'elle avait saigné du nez, en promenade ; il ne s'en souvenait plus. Il y avait auprès, se cognant à tous les angles, la miniature donnée par Emma ; sa toilette lui parut prétentieuse et son regard en coulisse du plus pitoyable effet ; puis, à force de considérer cette image et d'évoquer le souvenir du modèle, les traits d'Emma peu à peu se confondirent en sa mémoire, comme si la figure vivante et la figure peinte, se frottant l'une contre l'autre, se fussent réciproquement effacées. Enfin il lut de ses lettres ; elles étaient pleines d'explications relatives à leur voyage, courtes, techniques et pressantes comme des billets d'affaires. Il voulut revoir les longues, celles d'autrefois ; pour les trouver au fond de la boîte, Rodolphe dérangea toutes les autres ; et machinalement il se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un masque noir, des épingles et des cheveux – des cheveux ! de bruns, de blonds ; quelques-uns même, s'accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient quand on l'ouvrait.

Palais06 a dit…

@Juuuuujuou : tu as fait l'exploit d'écrire ton texte sans aucun accent!!! Bravo.

Emmanuel Nyange a dit…

c' est vraiment magnifique ce texte, 379 pages sans "e" muet, ni une conjonction "et"?!
d'ou vient toute cette force d' accumiller des phrases tres ponctuees par des virgules seulement? en tout cas bravo! je viens de hauter mon chapeau.
bravo perrec

Emmanuel Nyange a dit…

je valide!